Même dans les sociétés les moins hiérarchisées se manifestent différents pouvoirs entre les individus, du même sexe comme entre les sexes, et parfois des coutumes qui visent à éviter l’émergence d’un individu trop dominant. Mais quelle que soit la société humaine, on décèle toujours des formes de pouvoir. Alors d’où cela vient-il ?

On sait depuis deux décennies que les chimpanzés sont des grands singes aussi politiques que machiavéliques. Les hommes ne descendent pas des chimpanzés, mais partagent un ancêtre commun. Ces deux espèces se distinguent de toutes les autres espèces de singes par leurs aptitudes aux jeux du pouvoir. L’observation et l’étude des chimpanzés ne renvoient pas à une forme primitive de pouvoir, mais à leurs fondements naturels. Sans réductionnisme ni anthropomorphisme, ils nous aident à mieux décrypter nos comportements, dépouillés des multiples attributs du pouvoir inventé par nos sociétés au fil de l’histoire.

On connaît plusieurs tentatives de rapprocher les comportements des grands singes de celui des femmes et des hommes dans les entreprises. Leur portée reste limitée car elles ne dépassent pas le niveau de l’analogie. Or il ne s’agit ici pas seulement à donner une perspective plus large aux sciences humaines en s’intéressant aux grands singes, mais à dégager en quoi nous leurs ressemblons et surtout en quoi nous nous différentions.

L’éthologie est dans l’entreprise. Ses thèmes – relations au sein du groupe, entre les groupes, la présence ou non d’une ou plusieurs femmes comme d’un ou plusieurs hommes, la fusion/acquisition de deux entreprises, les divers manifestations de la dominances comme les hiérarchies formelles ou implicites – appréhendés dans une perspective comparée aident à mieux comprendre la dynamique comme l’évolution des groupes.

Un exemple : Système sociaux et innovations. L’innovation s’entend le plus souvent comme une invention technique qui procure un avantage objectif sur les concurrents. Il ne fait aucun doute qu’un meilleur produit a de meilleures chances d’avoir du succès, mais cela ne va pas de soi. Il en est ainsi pour l’évolution des espèces. Pour qu’un caractère nouveau deviennent une adaptation, pour qu’il confère un avantage dans la compétition avec les autres espèces, il doit être retenu par l’environnement et, s’agissant d’innovation technique et comportementale, par le groupe.

Les amateurs de la photographie argentique ignorent peut-être cette petit histoire : celle de l’invention des célèbres appareils réflex Leica. Il y a plus de 80 ans Oskar Barnack, le chef du département de recherche de la célèbre société Leitz, invente un nouveau boîtier photographique. Par esprit de bricolage, il a l’idée de doubler le format standard des pellicules de cinéma qui était du 24x18 et qui devient le 24x36. De même il impose le film de 36 poses. Pourquoi 36 poses ? Tout simplement parce que Mr. Barnack peut étendre au maximum un film d’une longueur de 36 poses entre ses bras !

Dans le jargon des évolutionnistes on appelle cela une contrainte phylogénétique : une fois acquise, toute la diversité des lignées descendantes se module à partir de cette contrainte. Ces contraintes proviennent aussi des habitudes prises. Il y a plus de 150 ans les premiers concepteurs de machines à écrire doivent résoudre le problème du chevauchement des bras qui portent les lettres. Remington trouve ne solution, ce qui donne un arrangement peu commode des lettres du clavier : le système AZERTY. Le coup de génie de Remington est d’ouvrir des écoles de dactylographie. Dans les années qui suivent d’autres constructeurs inventent des machines bien plus ergonomiques. Seulement ils ont perdu la guerre de la formation. Il est plus difficile de changer les comportements que de proposer des innovations techniques. Nos claviers d’ordinateur conservent le dispositif AZERTY (QUAERTY en anglais.) Même si il existe des différences techniques bien connues entre les ordinateurs de type Apple ou de type PC, le choix des utilisateurs se fonde d’abord sur les habitudes. Les logiciels proposés par Microsoft ne sont pas les meilleurs, mais ils offrent un environnement familier. (Les pilotes de chasse montent toujours dans leur avion du côté gauche. Pourquoi ? Parce que les premiers chevaliers du ciel étaient des cavaliers et les cavaliers, portant le sabre du côté gauche de la ceinture, faisaient ainsi pour éviter que le sabre heurte le flan du cheval.)

Dans les années 1950 les chercheurs japonais qui observent les macaques de l’île de Koshima remarquent qu’une femelle, nommée Imo, se saisit des patates douces qu’on leur jette sur la plage pour la nettoyer dans l’eau de la rivière. Puis elle en fait de même dans l’eau de mer, ce qui donne en plus un léger goût salé. Elle innove aussi en prenant les grains de blés mêlés de sable qu’elle dépose à la surface de l’eau, ce qui permet de ne retenir que les grains par décantation. Aujourd’hui, bien des générations plus tard, tous les macaques de Koshima agissent ainsi. Seulement la diffusion des innovations d’Imo se fit lentement car, appartenant à un clan dominé, les membres des clans dominants ne s’intéressaient guères à ses agissements. Ces macaques vivent dans des systèmes hiérarchiques très stricts, comme dans l’armée, avec des supérieurs et des subalternes. Les informations circulent du haut vers le bas avec des agents de plus en plus exécutant en descendant les niveaux hiérarchiques : l’archaïsme des « temps modernes » de Charlie Chaplin.

Les chimpanzés agissent autrement. Ils vivent dans des communautés composées de plusieurs femelles et de plusieurs mâles adultes. Certains individus se montrent plus compétents que d’autres pour résoudre des tâches diverses. Si on donne des noix de coco à des chimpanzés, les individus dominants en accaparent une ou deux. Seulement ils se trouvent bien embarrassés s’ils ne savent pas les ouvrir. Ils recherchent l’aide d’un individu qui, bien que dominé et dépourvu de noix de coco, sait comment l’ouvrir. Le dominant donne la noix de coco à l’autre qui l’ouvre et ils partagent. Pareil pour la chasse : les dominants ne sont pas forcément les plus doués. Celui qui attrape la proie, par exemple un singe colobe, après une traque collective, partage avec ceux qui étaient de la partie. S’il n’agit pas ainsi les autres ne l’aideront plus il aura beaucoup moins de chance d’attraper une nouvelle proie. Si le dominant lui chipe sa proie, alors le bon chasseur s’abstiendra de chasser et tout le monde y perdra. Les chimpanzés ont des comportements sociaux très subtils qui admettent la hiérarchie sociale et la hiérarchie de compétence. Cette souplesse favorise la diffusion horizontale des innovations et avantage le groupe au sein de leurs communautés écologiques.

Malheureusement la culture dominante en France reste plus proche de celle des macaques que des chimpanzés. Il suffit de lire les témoignages des jeunes qui font l’expérience d’aller travailler dans d’autres pays, notamment dans les pays du nord, en Angleterre ou aux Etats-Unis. La manie des petits chefs et des cadres d’autorité – la notion de cadre vient de l’armée – reste un des archaïsmes éthologiques majeur de notre société et dans nos entreprises. Le système macaque repose sur l’exécution de tâches, la non diffusion des innovations du bas vers le haut et la rétention des informations. (Je recommande de revoir le film « Le jour le plus long » où l’on remarque que l’exercice du commandement dans l’armée américaine favorise les échanges d’avis entre les officiers de différents grades, sans que cela ne soit perçu comme un non respect de l’autorité, alors que du côté allemand la rigueur hiérarchique fait que l’information n’arrive pas auprès du commandement suprême. On ne refait pas l’histoire, mais si les divisions de panzer avaient bougé dès le 6 juin … on me rétorquera que c’est du cinéma, mais est-ce si sûr ?).

Le paléoanthropologue doublé de l’éthologue rappelle que nous appartenons à des espèces de type K, composés d’individus capables de s’adapter tout au long de la vie et tous porteurs de promesses. Celle-ci s’exprimeront ou pas selon le type de contexte social. Michelin, leader mondial des pneumatiques, excelle dans l’innovation dans sa filière (développement) notamment grâce à la recherche (stratégie K). Mais ce n’est pas tout puisque sur des sites de production le management a favorisé la recherche d’innovations à tous les nivaux. Résultat : des gains de productivité de 30 à 50 % en quelques mois. (La publicité d’un concurrent qui associe des orangs-outangs avec des pneus adopte peut-être cette stratégie de grand singe sans le savoir.) En changeant le type de relation entre les individus, le nouvel environnement éthologique a permis d’exprimer et de retenir les innovations que détient plus ou moins consciemment chaque individu. Chez les espèces K, chaque individu est un gisement d’innovation. Les femmes et les hommes sont tous pareils et tous différents ; tout le problème pour le manager est de savoir quoi privilégier.

Une fois de plus, l’évolutionniste que je suis ne s’engage pas dans une entreprise de déstructuration ou de contestation des systèmes hiérarchiques. Les macaques et les chimpanzés vivent dans des sociétés hiérarchiques. Mais dans l’une l’innovation avance peu ou pas alors que dans l’autre elle est favorisée. Une fois de plus, on ne refait pas l’histoire. Le fondement du libéralisme proposé par Adam Smith préconise une spécialisation des individus, ce qui amorce notre modernité. Mais les temps modernes on conduit aussi à de plus en plus d’individus confinés dans des tâches d’exécution, amenuisant de fait leur « employabilité ». Actuellement, ce sont ces emplois qui disparaissent de plus en plus, le plus souvent délocalisés. L’employabilité dans une économie de l’innovation passe par une généralisation des stratégies K dans tous les métiers. L’avenir de nos entreprises passe par les chimpanzés.